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INTERVIEWS > Patrick
Verbeke |

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Interview réalisée le 14/11/97
par Nans Mollaret et Cédric Vernet
Rencontrer une des
grandes figures du blues français ne peut pas vous laisser indifférent.
Patrick VERBEKE fût un de ceux qui nous a donné le goût de cette musique
grâce à son émission sur Europe 1. Il a été notre premier interviewé, le 14
novembre 1997 où il s'apprêtait à donner un concert en hommage en Luther
ALLISON au Train-Théâtre de Portes-Lès-Valence. L'entrevue devait durer
initialement 15 mn. Nous sommes repartis avec plus d'une heure
d'enregistrement. Nous avons été frappé par sa gentillesse et sa
disponibilité. Extraits : |
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Bluesactu.com : L'été 1997 a été marqué par le décès de votre ami Luther Allison.
Comment s'était faite votre rencontre avec lui ? |
Patrick
Verbeke : Ça s'est fait en deux fois. Il y a eu une première rencontre
dans les années 70 où il donnait un concert. Son guitariste rythmique l'a
lâché le jour même ou la veille. On m'a appelé l'après-midi pour me demander
de le remplacer au pied levé. Je ne le connaissais que par les disques et
pas du tout personnellement. Comme il y avait d'autres guitaristes
américains de passage, Luther nous a proposé de faire un petit « beauf' »
avec lui. On a fait deux morceaux ensemble et il a tellement apprécié qu'à
la fin des rappels, il m'a rappelé. Mais, j'étais déjà pratiquement parti !
Je n'ai pas entendu qu'il me rappelait car comme il ne savait pas mon nom il
disait : « Patrick from Paris ! ». Je ne l'entendais pas. Quelqu'un est
alors arrivé en courant dans ma loge pour m'informer que Luther me rappelait
sur la scène. Je suis parti en courant avec ma guitare et j'ai fait le
dernier morceau avec lui. C'était un premier très bon souvenir.
Ensuite, en 1990, j'ai eu l'occasion de faire une émission de radio en live.
On m'avait demandé d'avoir un invité pour une émission acoustique. J'ai donc
appelé Luther. Il a hésité car il ne jouait plus de guitare acoustique
depuis 20 ans. Je lui ai proposé de travailler ensemble afin de faire cette
soirée de blues traditionnel, de blues acoustique. Je suis donc allé chez
lui, on a bossé une après-midi pour mettre au point un petit répertoire
d'une dizaine de morceaux, que l'on a joué lors de cette émission de radio,
au côté d'autres invités : Bernard Allison, Pascal Mikaelian, Claude
Langlois, Benoit Blue Boy, etc. On a fait une soirée vraiment mémorable. Et
le Lundi matin, j'avais déjà des messages sur mon répondeur me demandant où
est-ce qu'on passait en duo avec Luther Allison, combien ça coûtait, quelles
dates nous avions de libres, etc. |
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Bluesactu : Cette soirée a-t-elle débouché sur d'autres concerts ? |
Patrick
Verbeke : Oui, j'ai aussitôt rappelé Luther pour lui dire que l'émission
avait beaucoup plu et que certaines personnes souhaitaient nous voir jouer
ensemble en acoustique. A ce moment là, j'ai été très touché car il m'a fait
confiance. Il m'a dit qu'il voulait avant tout travailler avec son groupe
car il avait des musiciens à payer, mais qu'il était tout à fait partant
pour venir jouer avec moi en duo acoustique dans ses moments de liberté. On
a fait ensuite un concert mémorable en 1991, dans un centre culturel à
Savigny-Le-Temple et puis quelques autres dates dans toute la France. Notre
dernier concert aurait pu avoir lieu demain soir si l'événement tragique de
cet été ne s'était pas produit. J'ai alors décidé de transformer ce concert
en hommage en rassemblant quelques personnalités très marquées par Luther
Allison : Davyd Johnson, Alain Michel, mon fils Steve, Karim Albert Kook,
etc. C'est quelque chose que je veux continuer à faire pour le restant de
mes jours. J'ai été très marqué, c'était un maître pour moi, non seulement
musicalement mais aussi humainement. C'est quelqu'un qui m'a apporté
énormément. Il m'a fait comprendre ce qu'avait enduré le peuple
noir-américain. Il était d'une grande générosité. |
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Bluesactu.com : Dans le Petit Larousse on peut lire la définition suivante :
« Blues : musique populaire noire américaine annonciatrice du jazz, porteuse
de mélancolie et d'idées noires ». Vous n'êtes ni américain, ni noir, est-ce
qu'au moins vous êtes triste quand vous chantez ? |
Patrick
Verbeke : Voilà une bonne question ! Je ne suis jamais triste quand je
chante mais c'est vrai que c'est une musique porteuse de mélancolie. C'est
de là que ça vient au départ, il y a forcément une forme de tristesse. Le
blues est né à la fin de la guerre de sécession. Celle-ci a été pour les
noirs américains un immense espoir. Malheureusement ça a été suivi de la
déception la plus totale car après la guerre de sécession, l'esclavage a été
remplacé par la ségrégation raciale, le racisme, la pauvreté. Ils se sont
fait « blueser » comme on dirait en français. Au départ cette musique
correspond à un sentiment de frustration voir même pire que ça. Robert
Johnson disait « C'est le pire des sentiments qu'on puisse avoir », dans
Walkin' Blues. Le blues peut être quelque chose de très grave. Si il y a un
tel engouement pour le blues aujourd'hui, c'est parce qu'il y a beaucoup de
gens qui se sentent mal dans leur peau, dans cette société qui n'est pas
vraiment faite pour eux. Et ce n'est plus seulement les noirs américains.
J'ai commencé à jouer du blues dans les années 60 car je ressentais la même
chose. Il y avait la guerre du Vietnam, la peur de la bombe atomique, etc.
Il y a un élément de fatalité car on est devant des choses qui nous dépasse
et qu'on a du mal a combattre mais en même temps dans le blues, il y a
toujours cette lueur d'espoir. C'est une musique qui remonte le moral des
gens. C'est pour ça que le blues aujourd'hui a une place, une fonction dans
la vie sociale à travers le monde. Ce n'est pas qu'un spectacle, c'est un
engagement. C'est une façon de lutter, à l'époque c'était pour les droits
civiques, aujourd'hui c'est tout simplement pour les droits de l'homme. |
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Bluesactu.com : Vous donnez très régulièrement des spectacles en direction des
enfants. Quelle est leur réaction quand ils vous entendent alors qu'ils
n'ont pour la plupart jamais entendu parler de blues? |
Patrick
Verbeke : C'est vrai que quand j'arrive, j'ai droit à certaines
réactions du style « le blues c'est vieux », « le blues c'est ringard » !
Mais ça va très vite en fait car je ne les attaque pas vraiment directement
avec la musique. J'essaie de resituer la chose. Je commence par leur dire
que la plupart des musiques qu'ils écoutent aujourd'hui - à part la techno
qui me pose un énorme problème - ont un petit rapport avec le blues même si
c'est très édulcoré. Ensuite je leur raconte l'histoire. A partir du moment
où ils commencent à se rendre compte de l'atrocité qu'était l'esclavage, ils
dressent l'oreille. Ils se trouvent captivés par l'histoire et ils
commencent à chanter avec moi. |
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Bluesactu.com : Êtes-vous optimiste quant à l'avenir de la musique ? |
Patrick
Verbeke : J'ai eu tendance à perdre cet optimisme ces derniers temps.
J'avais l'impression quelque fois de parler un peu dans le vide. Mais quand
je rencontre les gamins (et les plus grands), je m'aperçois que des choses
se passent, pour de vrai. Il y a une rencontre qui n'est pas virtuelle. En
fait, il y a des gens qui sont très réceptif à cette musique. Je me suis
donc fait une raison. Je pense qu'il existe différentes sortes de gens.
Certains ont une certaine sensibilité et d'autres non. Ça a toujours été. Le
blues est justement un bon moyen pour se repérer. Alors, même si nous ne
sommes pas très nombreux, le peu que nous sommes a avoir cette sensibilité,
ce désir de respect de l'autre, je trouve que ça vaut vraiment le coup.
C'est comme ça que nous garderons le blues vivant. |
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Bluesactu.com : Quels sont ceux que vous mettriez en tête de votre classement
des meilleurs bluesmen ? |
Patrick
Verbeke : Si on prend en compte tous les bluesmen depuis l'époque où il
y eu les premiers enregistrements, il y en a vraiment beaucoup ! Je cite en
premier Luther Allison. Je pourrais citer Eric Clapton qui ne fait pas que
du blues mais qui en fait souvent et très bien. Je citerais également un
personnage un peu moins connu qui est Larry Garner. C'est quelqu'un qui est
dans le même esprit que Luther. Il a le même engagement, social, humain et
moral. Il joue très bien de la guitare et chante vraiment très bien. C'est
un personnage auquel je crois fortement. J'en ajouterais un quatrième qui
est Keb' Mo'. C'est un jeune guitariste-chanteur californien. Il a fait
pleins de choses avant, du jazz, du cinéma, des comédies musicales. Sa
musique est un espèce de swing entre la ballade et le blues. C'est vraiment
beau. De plus, c'est un personnage très humble et très inventif. |
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Bluesactu.com : L'avenir du blues ne réside-t-il pas justement dans le mélange
des influences ? |
Patrick Verbeke : Oui.
Le blues a toujours été une musique de fusion, de métissage. Au départ,
c'était le mélange entre les ballades européennes et le rythme africain, le
tout aux États-Unis avec les indiens, comme le montre Gérard Herzhaft dans
son encyclopédie. Si on veut garder le blues vivant, il faut qu'il se
fusionne aussi avec le reste des musiques du monde. C'est ce qui est en
train de ses passer. On entend Ry Cooder jouer avec des indiens puis des
orchestres cubains. Je trouve ça fabuleux. Bien entendu le blues n'est pas
la World music, c'est autre chose, mais c'est une musique qui peut
s'enrichir sans arrêt, sans jamais forcément se renouveler. |
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Bluesactu.com : Le dernier album s'appelle « Funky Français ». De quoi s'agit-il
? |
Patrick Verbeke : C'est
parti d'une idée avec une chanteuse américaine qui s'appelle Marianne
Brandon. On s'est retrouvé dans la loge après un spectacle. Je lui est dis
que j'aimais beaucoup ses chansons. Elle en écrit pour Koko Taylor, Clifton
Chenier Jr., et d'autres musiciens américains. Je trouvais qu'elle avait
toujours des histoires sympas, marrantes et de temps en temps elle plaçait
des mots de français dedans. Il est vrai qu'il y a un bon tiers des mots
américains qui sont d'origine française. C'est une chose qui m'a marqué.
J'ai eu l'idée de faire une chanson qui serait à la fois compréhensible par
les américains et les français. Le problème c'est que lorsque les américains
reprennent des mots français, ils ne les prononcent pas du tout comme nous
et ne les mettent pas dans le même contexte. Donc c'était un peu difficile.
Avec Marianne Brandon on a commencé à raconter une histoire d'un louisianais
qui se ferait prendre au piège d'une superbe créole, dans le bayou. Notre
héros finirait enfermé dans la voiture pour la plus grande joie de ce
dernier ! Au bout d'un moment je lui ai fait remarquer que notre histoire
n'était ni en français, ni en cajun, ni en créole. Et elle me dit : « Hey,
That's funky français !!! ». C'est la seule manière de décrire cette façon
de parler dans lequel on mélange l'américain et le français. C'est ça que
j'ai voulu exprimer dans cette chanson. |
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